Elle avait un air singulier sur ce banc, au Luxembourg.
Canotier fichu n’importe comment, visage dévoré par des yeux d'une telle pâleur qu’ils en
étaient presque transparents. Pull d'un rouge fané rongé aux coudes, jean à l'image de son âge, blonde pour ce qu'on en devinait des mèches éparses sur son front.
Un canotier, plus sûrement une manière de parapluie parce le ciel déversait des trombes et l'orage grondait, plombant les arbres luisants et enflammés.
Je n’avais personne qui m’attende au coin de ce bois et je dois avouer que son allure de louve apeurée m'intriguait.
La fille n’avait pas l’air de s’apercevoir de ma présence. Elle semblait en voyage. Pelotonnée à ses pieds une énorme carnassière qui, plus qu’un sac à dos, évoquait une longue errance. L’orage
partait maintenant vers l’est et le ciel retrouvait ces teintes mordorées du bord de mer, qui frissonnent quand la vague ramène les pêcheurs au port, les lumières de la jetée dansant au regard.
Le froid qui s’abandonnait gommait un peu le plomb des journées moites et des nuits fébriles de ce début d'été à Paris.
Les fleurs, rompues après ce déferlement, reprenaient leur pose altière, l’herbe se cabrait, reverdie par la manne rafraîchissante.
Son portable a articulé une onomatopée extravagante, un rêve dans une insomnie, émis une vibration. J’imaginai alors un fabuleux génie perdu, mais elle n’était ni bleue, ni barbue, n'avait non plus rien d'une lampe, et après avoir rangé la cigarette dont je mourais d’envie, je la regardai aimantée, fascinée par je ne sais quelle boussole. Je la vis alors prise d’un rire étrange. Son corps s’agitait, comme ses mains qui avaient l’air de claquer des dents, pleines de turbulences, ses doigts cherchaient l’air comme une issue. Le téléphone reprit de plus belle, il alternait les sons aigus et caverneux, lancinants et sourds, ou quasiment inaudibles ou carrément stridents. A chaque fois, elle ouvrait, refermait son diable d’engin, une vraie folle aux prises avec le démon. A la fin, en grommelant, elle le jeta par-dessus la haie et rassemblant son fatras, partit dans le jardin devenu désert. Je ne bougeais pas, pétrifiée, ma mécanique déraillait.
J’ai retrouvé au pied d’un figuier la coque dorée du portable, batterie un peu cabossée, mais
en état et je n’ai pas pu m’empêcher de rechercher les derniers appels reçus. Aucun ne s’était signalé depuis trois ans.
Les textos, alors ?
Les 17-18-19-20-21-22-23 et 24 juillet , le même message, répété, martelé : je suis mort, tu te souviens ?
Le 25 et le 26 juillet étrangement l’écran restait une eau dormante.
Du 27 juillet au 10 août, le ton s’était durci : je suis mort, tu sais, et franchement ce foutu chapeau te va comme un tablier à une vache. Tu t’es vue, on dirait un singe, je me suis trompé, tu m’as trompé, tu es laide au fond de toi. Au Luxembourg, pavane-toi, pas encore défunte..
Le 15 août, tout-à-coup le ton devenait presque plus tendre : Marie m'a dit que tu es allée à l’église et que tu avais fait brûler un cierge.
A la date d’aujourd’hui, seulement trois mots : je t’attends…
Cette vision me faisait froid dans le dos. Le Père-Lachaise, ses recoins ombragés si apaisants, ses pierres mêlées, ses dédales que j'avais fini par apprivoiser m'était moins oppressant que ce jardin...