Depuis que je visitais ces tuyaux, j'avais fini par en reconnaître les plus infimes
recoins.
Outre le plan des lieux, j'avais, en mémoire imprimée, des clés. Il me suffisait de trouver les bornes,
ces petits ustensiles ne supportaient pas l'approximation.
La clé des songes, je m'en servais souvent depuis mon entrée dans les services bernardesques.
Et avec le temps, j'avais garni mon trousseau d'autres sésames fort utiles.
J’avais appris que les serrures se dérobaient, se désappaient, comme de vulgaires strip-teaseuses. Suffisait de les prendre par le bon bout, d’introduire calmement leurs orifices rouillés, avec des mains habillées, et le tour était joué ! Et surtout, surtout, sans prendre de gants. Elles en raffolaient.
De velours ou de fer, ces succédanés de doigts qui tentaient l’intrusion, ça leur mettait le feu au barillet. Je savais cela, je n’avais pas trouvé d’extincteur à barillet. Ce n’était pas faute d’avoir écumé tous les sites industriels mais l’outil ne faisait plus partie du catalogue, à croire que les tireurs d'élite avaient déserté les connexions.
J’avais tout de même prévu le pire : clé plate, anglaise, universelle,
passe-partout, de sûreté, de portée, de musique, de douze, de serrage. Du paradis, je verrais à son heure. Des champs, à molette, à pipe, il allait falloir être à la hauteur. Et je savais que
dans ce terrier, ces foutues bestioles de contes à dormir debout m’attendaient au virage.
Elle m’avait dit Stéph : les clés sont sur la porte, et je la savais derrière, à me
pousser à la faute. Elle ne faisait que suivre les directives affichées à toutes les portes. Elle avait suivi tous les cours, remonté les torrents, essuyé des tempêtes d’examens de
conscience depuis sa maternelle.
- Stéphanie, avant tout, vous imprégner jusqu’à la moëlle de votre mission, relisez vos
cours, au lieu de courir avec vos allumettes :
Article 319 - Parmi les malades qu'on doit surveiller continuellement, sont les déprimés et les mélancoliques, les agités, les dangereux, les malades à idées de suicide.….
Soins à donner aux mélancoliques :
En dehors des médicaments prescrits par le médecin et qu'il faudra donner selon ses indications, le traitement des mélancoliques comprend :
A- Le traitement moral
Autrefois on cherchait à en imposer aux malades et à les dissuader de ce qu'on appelait leurs "erreurs". Aujourd'hui le traitement moral est fait de bienveillance, de douceur, de patience.
B- L'alitement continu
Les mélancoliques, les malades à idées de suicide doivent être tenus au lit.
Avantages du traitement au lit :
1°) L'aliéné, soigné comme un malade, finit par avoir une conscience, plus ou moins nette mais réelle, de son état maladif.
2°) Le repos au lit améliore sa santé générale, empêche l'amaigrissement et la fatigue.
3°) La surveillance est plus facile et constante.
4°) Le malade doit être couché et non assis sur son lit
5) Les premiers jours, on emploiera la persuasion pour l'y faire rester. Il faut avoir beaucoup de patience.
6) Parfois le malade se plie plus facilement à ce repos forcé lorsqu'il voit un infirmier assis près de son lit.
7) Au bout de quelques jours, le malade habitué à son lit y reste sans difficulté.
8) Dans la belle saison, le lit sera roulé dehors, ou le malade autorisé à rester étendu 1 heure ou 2, sur une chaise longue placée au dehors.
9) En hiver, la salle aura une température constante de 18°.
10) Pour la ventilation, le nettoyage, etc. V. Quatrième leçon p.30
11) Les mélancoliques se refroidissent rapidement : touchez fréquemment leurs pieds, et mettez, si besoin, des boules d'eau chaude dans leur lit (V. p.59 § 190)
12) Une chaise percée sera placée à côté du lit. Si le malade est autorisé à aller aux W.C. ne pas l'y laisser aller seul. Ne pas hésiter à le surveiller pendant tout le temps qu'il y restera.
13) Ne pas laisser les malades se mettre la tête sous les draps.
Ca, c’était un boulot ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt, au lieu d’errer dans ces limbes où j’étais sous clé ?
Je ne serais plus jamais une Poucette voltairienne, jamais.
Et ce soir, je prenais la clé des chants.
Et je jurais de ne plus prendre aucun article à la lettre et m'en retourner à mes petits
pois. Pour y chanter à tue-tête dans ma prochaine école de Taulier.
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