- Vous êtes sûre de n’avoir rien oublié, Conchita ? me demanda-t-elle d’une voix que je ne lui connaissais pas, un chuintement venu des ombres de cette chambre où Bernard m’avait fait installer une ligne directe avec Sainte-Anne (je ne m’expliquais pas d’ailleurs comment la propre mère de l’Immaculée-Conception, et patronne des libraires, se trouvait placée au fronton des zinzins).

 

Je voyais seulement deux grands yeux cernés de perles de rosées me dévisager, et les chocs que j’avais reçus depuis mes sorties dans le métro n’avaient pas amélioré ma vision.

 

Ca me rappelait l’histoire de ces deux cambrioleurs, qui, après avoir vidé la maison d’un député, avaient été arrêtés sur le toit, éclusant force bouteilles et chantaient

« les vols de villas le soir au-dessus des toits, c’est comme les coups de marteau sur la tête, ça fait du bien quand ça s’arrête ! ».

 

Pour couronner l’ambiance, Bernard avait reçu trois jours auparavant, comme ses confrères aliénistes, copie d’un courrier du Préfet de Police au Ministère de l’Intérieur, qui avait agité sa colonie de puces à l’oreille :

 

«J'ai l'honneur de vous rendre compte d'un événement fâcheux arrivé le 20 mars (...) Conchita W., âgée de (...) ans, placée le 10 (...) a mis le feu à sa loge, après avoir lacéré avec ses dents la camisole de force, dont son état d'exaltation furieuse avait nécessité l'emploi, et a été grillée depuis les pieds jusqu'à la tête.

Il résulte de l'enquête faite par le commissaire de police du quartier de l'Observatoire, assisté de M. Belhomme, docteur en médecine, que la mort de cette malade ne présente aucun caractère de criminalité et que, toutes les personnes chargées de sa surveillance étant à leur poste, il ne peut être reproché à aucune d'elles ni négligence, ni imprudence. La rigueur du froid ayant obligé l'administration d'allumer un poêle placé à un mètre 75 centimètres de la loge de force où avait été renfermée la nommée W., celle-ci était parvenue, en passant la main à travers les barreaux en bois de la porte, à présenter des brins de paille à la bouche du poêle et à les enflammer.

Le procès verbal dressé au sujet de cet évènement a été immédiatement transmis à Monsieur le Procureur près le tribunal de Première Instance de la Seine.

Je suis...

PS. Bien que dans cette circonstance aucun reproche de négligence ne puisse être adressé aux personnes préposées à la garde des aliénés je vais appeler l'attention de l'Administration des hospices sur la nécessité de redoubler de surveillance afin de prévenir le retour de pareils accidents.»

 

 

 

La fée parano s’était invitée à la fête, et celle-là c’était pas une rigolote : quand elle tenait le morceau, c’était pire que les requins.

 

Bernard se voyait déjà à la Une de France-Soir, menotté, grelottant sous les flashs, il était assis, là, devant un film des Productions Charenton. Sa tête n’avait fait qu’un tour, ce qui n’était pas sans faire reluire une certaine auto-satisfaction de ma part : les têtes tournantes, je lui aurais bien proposé des cours, mais engrumé comme il était à se satisfaire de son diplôme d’aliéniste diplômé, il eût été fichu de ne pas signer le registre de présence.

 Enfin bref, Bernard était mal barré. Enfin, bref, s’il s’était un peu plus concentré sur le but…

 

Fallait pas lui demander de savoir appuyer sur le bouton mélangeur de neurones et en même temps de surveiller ses arrières ! Manquait d’un coach de poseur de questions. Pour un peu, si je n’avais pas été ligotée, j’y serais bien allée de mes conseils, mais je n’avais pas choisi la couleur des draps.


- Les renseignements recueillis sur votre compte ne sont pas défavorables. C'est après avoir accompli votre service militaire que vous êtes entré à l'asile d'aliénés de Sainte-Anne, le 1er novembre 1895.

- Oui, monsieur.

- Vous étiez, étant militaire, employé à l'hôpital militaire. En êtes-vous sorti librement?

- Oui, monsieur.

- Cependant, vous en auriez été renvoyé, parce que vous vous enivriez fréquemment.

- Non, monsieur, je ne buvais pas.

- Pendant votre séjour à l'asile, vous vous étiez déjà rendu coupable d'un acte de brutalité, et l'on a dû vous changer de quartier.

- Oui, monsieur, mais le quartier dans lequel on m'avait versé était aussi dangereux que le précédent.

- Vous étiez chef de service et vous aviez, en cette qualité, la surveillance d'un dortoir. Vous aviez la garde d'une malade nommée Werther,  qui n'était pas très dangereuse, attendu qu’elle était estropiée et n'avait pas les mouvements libres.

- Werther, enfin Watson, était dangereuse. Elle frappait souvent avec ce qui lui tombait sous la main.

- Un matin, continue le président, Werther, ou Watson comme la nommez, avait fait son lit, mais vous aviez trouvé que ce lit était mal fait et vous aviez voulu exiger qu'elle le refît.

- Si Watson avait bien fait son lit, je ne l'aurais pas fait refaire. Elle s'est refusée à le faire, prétendant que son lit était bien fait, et elle m'a repoussé. C'est Watson qui a commencé à me frapper dans la poitrine. Elle a même voulu m'empoigner par le cou.

- La victime était cependant impotente?

- Watson  était plus forte que moi. La preuve, c'est que j'ai dû appeler mes collègues.

- Vous étiez chaussé de galoches et vous l'avez frappé à coups de pied.

- Non, monsieur.

- Vous êtes intervenu de nouveau, lorsque Watson était debout, et vous seriez allé prendre un manche à balai et vous l'en auriez frappée.

- Non, monsieur le président, je ne l'ai pas frappée cette fois-là.

- Vous avez frappé encore une fois, et quelques minutes après, elle était morte.

- C'est Clément qui est venu me dire: Watson est morte.

- Vous avez donc causé la mort de Watson ? Les deux gardiens ont-ils frappé à coups de galoches et de bâtons?

- Non, monsieur, mais avec les pieds.

- Les témoins ne reconnaissent que vous pour ce fait.

- Les témoins aliénés sont faux. Watson m'a pris par le cou et donné des coups de poing, et c'est alors que mes deux collègues sont venus et ont fait comme moi. Ils l'ont brutalisée et frappée. Quoiqu'ayant une jambe de bois, Watson était plus forte que moi.

 L'audition des témoins continue au moment où paraît le journal. Le verdict sera rendu assez tard dans la soirée.


 

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En attendant, les bruits m’incommodaient, j’allais devoir changer d’hôtel.

Par Conchita
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