Nous étions enfin parties.
Stéphanie avait tout prévu. Je la reconnaissais bien là, ébauchant des pas de danse, mais quelque chose dans son allure me tourmentait.
Elle avait un air singulier sur ce banc, au Luxembourg.
Canotier fichu n’importe comment, visage dévoré par des yeux d'une telle pâleur qu’ils en étaient presque transparents. Pull d'un rouge fané rongé aux coudes, blonde pour ce qu'on en devinait des mèches éparses sur son front.
Un canotier, ou plus sûrement une manière de parapluie, parce le ciel déversait des trombes et l'orage grondait, plombant les arbres luisants et enflammés.
Pelotonnée à ses pieds une énorme carnassière qui, plus qu’un sac à dos, évoquait une longue errance.
Stéphanie avait besoin d'encouragements, de compliments et parfois de flatteries pour agir. Mais elle ne cherchait pas à se donner en spectacle. Elle avait un défaut : c'était une sacrée emmerdeuse, et à vouloir sans cesse être aimable, affectueuse, dévouée, prévenante, ça la démangeait de maugréer et de ronchonner. Elle ne pouvait retenir sa langue acérée, abreuvant son entourage de remarques brutales et d'une causticité aigre-douce.
Je savais pouvoir compter sur ce modèle de dévouement, quand bien même elle trouvait à redire à tout : les plans étaient des faux, les cartes ne voulaient pas se
couper, Bernard était Sherlock. Sherlock, emprisonné à Reading, jouant au football avec le gardien, comme je jouais au backgammon avec Confucius.
L’orage partait vers l’est et le ciel retrouvait ces teintes mordorées du bord de mer, qui frissonnent quand la vague ramène les pêcheurs au port, les lumières de la jetée dansant au regard. Le froid qui s’abandonnait gommait un peu le plomb des journées moites et des nuits fébriles de ce début d'été.
Les fleurs, rompues après ce déferlement, reprenaient leur pose altière, l’herbe se cabrait, reverdie par la manne rafraîchissante.
Je la vis alors prise d’un rire étrange. Son corps s’agitait, comme ses mains qui avaient l’air de claquer des dents, pleines de turbulences, ses doigts cherchaient
l’air comme une issue. Son téléphone alternait les sons aigus et caverneux, lancinants et sourds. A chaque fois, elle ouvrait, refermait son diable d’engin, une vraie folle aux prises avec le
démon. A la fin, en grommelant, elle le jeta par-dessus la haie et rassemblant son fatras, partit dans le jardin devenu désert.
Je retrouvai au pied d’un figuier la coque dorée du portable, batterie un peu cabossée.
Aucun appel depuis trois ans.
Cette vision me faisait froid dans le dos. Le Père-Lachaise, ses recoins ombragés si apaisants, ses pierres mêlées, ses dédales que j'avais fini par apprivoiser m'était moins oppressant que ce jardin.
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