Après réflexion, mon image dans le miroir m’avait exhortée à remettre au vaguemestre cette lettre que je n’avais pas écrite. Je n’en attendais pas de réponse, Sherlock ayant été de toute évidence muté aux abonnés absinthistes.
Il s’était mal remis d’un coup reçu à l’occiput au jardin du Luxembourg et avait été d’abord admis à Sainte-Anne, dans le service du Professeur Magnan, dont la capacité à faire prendre des vessies pour des lanternes à ses patients n’était plus à démontrer. Dans les milieux éclairés, Valentin Magnan faisait figure de phare et la salle d’attente ne désemplissait pas. Cependant, le cas de Holmes avait dépassé le stade où la seule intervention des lucioles pouvait suffire. On l’avait donc transféré en urgence à Edimbourg, où le docteur Bell, chirurgien émérite, pratiquerait l’excision d’un hématome sous-dural au moyen d’un archet. Le docteur Bell était ce charmant jeune rat mal rasé qui m’avait rendu visite une nuit. L’homme qui élevait des papillons dans ses pavillons.
Quoiqu’il en soit, je n’avais pas le temps de m’attarder. En l’absence de Bernard, la commission des loisirs avait dressé dans la cour d'honneur un théâtre de verdure avec un programme alléchant dont "Véronique" était le morceau de résistance. La ronéo encore alcoolisée qui circulait dans les allées annonçait dans le rôle principal Mademoiselle Suzy Laugée, qui, les années précédentes, avait incarné avec talent Mam'zelle Nitouche et Miss Helyette. Son apparition avait été saluée par les applaudissements de l'auditoire. C'était une Véronique idéale, fine, séduisante, et musicienne accomplie. Maurice Chirat, un jeune élève du Conservatoire, devait être un Florestan plein d'entrain et de gaîté, sachant se servir avec talent de sa voix puissante et bien timbrée.
L'orchestre et les chœurs seraient conduits avec vigueur et autorité par le jeune maëstro Marcel Larderet. Les décors frais et pimpants formant un cadre ravissant à une figuration pittoresque et du meilleur Louis Philippe, j’avais revêtu mon caraco de toile écrue, celui avec lequel j’avais assisté à la première du quadrille des homards. Accommodé et raccommodé, mais plus seyant que le pyjama. Nous avions en effet été autorisés depuis peu à porter d’autres haillons et à jeter aux orties le bonnet de coton. Il y avait eu pour l’occasion distribution de bas, de sabots, de couronnes de fleurs et de branchies. Nous devions être à l’aise pour saisir à pleins poumons ce que la joyeuse troupe nous dispenserait avec la bouche.
Je respirais enfin.
- Poussez-moi cette escarpolette, qu’est-ce que c’est que ce cirque ? avait tempêté Bernard.
Le congrès de psychopathes avait été ajourné faute de facteurs déterminés et Monsieur Wilson rentrait comme aux plus mauvais jours : charmant, drôle et la gibecière pleine de sarcasmes.
Il s’en allait, de-ci, de-là, cahin-caha, trottinant sur la scène comme une veille chaussure à la recherche des ses lacets. Affublé d’un costume à tiroirs dont il tirait une à une des répliques de répliques, se gaussant de l’auditoire comme de son premier tire-comédon, il proférait des ordres tirés à l’aveuglette.
- Des opérettes, j’vous en ficherai des opérettes ! Allez, tout le monde sur la plage ! Les écrevisses, les thons, à gauche ! Les phoques et les saumons, à gauche ! Sur quatre rangs à ma droite !
Alors, ç'avait été terrible. Le vent s'était levé, les nuages noirs en bandoulière et l'haleine chargée de nuit.
Tous les volets se fermaient, l'herbe grelottait comme au sortir de la piscine et les oiseaux étaient sortis de la cage d'ascenseur. Les éclairs consumaient le ciel, Suzy Laugée s'était perchée sur les épaules de Bernard, Maurice Chirat couinait. Larderet tentait de remettre les pendules à l'heure, mais sa baguette était trop cuite. Alors, une voix se fit entendre :
- La Reine, la Reine !
L’orage partait maintenant vers l’est et le ciel retrouvait ces teintes mordorées du bord de mer, qui frissonnent quand la vague ramène les pêcheurs au port, les lumières de la jetée dansant au regard. Le froid qui s’abandonnait gommait un peu le plomb des journées moites et des nuits fébriles de ce début d'été. Les fleurs, rompues après ce déferlement, reprenaient leur pose altière, l’herbe se cabrait, reverdie par la manne rafraîchissante.
Bien arrimée à mes mots, je retrouvais des sensations connues. Des orages, de la pluie, les odeurs des arbres à pain d'épice et les cris des enfants autour du terrain de pétanque et des joueurs d'échecs.
- Bonjour, Mademoiselle Watson, puis-je me permettre ?
Le souffle et le ton s'insinuaient en moi, ouvrant des brèches béantes, empreintes d'odeur de papier d'Arménie.
Derniers Commentaires