Mademoiselle Watson, mademoiselle Watson, attendez !

La voix semblait sortir de la ouate, rauque, le souffle court.

Je vis apparaître un gnome rougeaud, épongeant sa face suintante et soufflant comme un taureau, en poussant de petits cris de souris. Engoncé dans un pantalon de flanelle grise feutré, dont la ceinture peinait à contenir un ventre démesuré à force d'agapes, au cou un vieux foulard de soie éraillé. Il se dandinait devant moi comme un enfant pris les mains dans le bocal de confitures.

Je me retins de pouffer à cette vision détonnante et pathétique, optant pour un quant-à-soi étonné et poli.

- Monsieur ?

- Bonjour, bonjour, mademoiselle Watson. Je vous demande de me pardonner si je vous ai fait peur. J'essaie de vous rattraper mais l'âge, n'est-ce pas ? Et l'embonpoint...

Plus je fixais son visage,  plus il bafouillait des excuses et s’emberlificotait, se prenait les pieds dans ses mots.

Une puissante et curieuse odeur emplissait l’air alentour. Suave et écœurante à la fois, comme un mélange de jasmin et de papier d’Arménie, qui submergeait les narines.
Le petit bonhomme s’assit en soupirant sur la première pierre venue et me dévisagea avec insistance, la bouche entrouverte, comme s'il s'était trouvé devant une montagne de chocolat, étonné mais alléché, et ne sachant par quel bout commencer à la croquer. Je restais là, à le regarder me regarder. Mais la patience ne m'ayant été donnée qu'avec parcimonie, inversement proportionnelle à ma curiosité et à mon inconscience, je répétai :

- Monsieur ?

- Oh, excusez-moi, mademoiselle Watson. Permettez-moi de me présenter. Blaise, Blaise Pascal, lança-t-il obséquieusement en se levant. Et, soulevant un abracadabrant couvre-chef, il ajouta une tirade qui coupait court à toute velléité de rire, sur les parents imbéciles qui affublent leurs rejetons de prénoms importables.
- Je m'appelle Conchita. Mais mon nom n'est pas Watson, vous faites erreur, Monsieur Pascal.
Et dans un rire un peu forcé, j'essayai de plaisanter en évoquant le célèbre ami de Sherlock Holmes, mais il éluda d'un geste.

Il n'avait pas l'air de connaître le fameux détective, encore moins son inséparable confident.
Le petit homme s'était rassis, épuisé par l'effort qu'il avait du fournir à prononcer autant de mots dans un si court laps de temps. Sa respiration sifflante faisait peine à entendre.
- Ah, bien. J'avais pourtant cru vous reconnaître. Quand je vous ai vue passer tout à l'heure, il m'avait semblé vous entendre dire : dépêche-toi, Conchita, tu sais que le père Watson n'attend pas.

Et puis je tenais à vous rendre ceci. Il sortit de sa poche poussiéreuse un carré de batiste d'un blanc immaculé, si blanc qu'il en émettait des reflets bleutés qui m'hypnotisaient. Le mouchoir, car ce devait être un mouchoir, était brodé de deux initiales : C.W.
- Pardonnez mon erreur dans ce cas, mademoiselle. J'aurais pourtant juré...
Il me scrutait à présent avec une moue moqueuse, l'œil pétillant, presque égrillard.
Puis, il se leva péniblement, remis le mouchoir dans sa poche et esquissant presque un pas de danse, lui si lourdaud et empoté, me prit la main et la baisa. Ce contact ne me dégoûta pas, ses lèvres étaient étonnantes de douceur, avec quelque chose de presque féminin et très troublant. La chaleur qui en émanait irradiait  jusqu'au bas de mes reins.
- Je dois partir maintenant, je dois rejoindre mes amis et je ne peux pas les faire attendre. A très bientôt, mademoiselle Watson ?
Il se volatilisa au détour de l'allée. J'entendis le sifflement devenir plus sourd.
Je restai plantée là, comme une asperge, à me caresser la main. J'étais près de m'asseoir, un peu flageolante, là où mon farfadet s'était posé, quand je bondis. Sur la pierre rongée par la mousse subsistaient, entrecroisées, d'étranges armoiries.

La forme d'un X se superposait à une initiale qui pouvait être un P. L'ensemble était gravé de volutes et d'arabesques que le temps avait à peine altérées. De part et d'autre, deux lettres s'inscrivaient : A. W.

Par Conchita
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