C’est comme ça que tout avait commencé, par une après-midi de mai, dans une
allée du Père Lachaise. La voix semblait sortir de la ouate, rauque, le souffle court.
Je vis apparaître un gnome rougeaud, essoufflé et transpirant. Il épongeait sa
face suintante et hirsute, soufflait comme un taureau en poussant de petits cris de souris. Engoncé dans un pantalon gris feutré, poché aux genoux, dont la ceinture peinait à contenir un ventre
démesuré à force d'agapes, au cou un vieux foulard de soie tout éraillé, il se dandinait devant moi comme un enfant pris les mains dans le bocal de confitures.
Cette vision détonnante était pathétique, quasi comique, mais je me retins de
pouffer, optant pour un quant-à-soi étonné et poli.
- Monsieur ?
- Bonjour, bonjour, mademoiselle Watson. Je vous demande de me pardonner si je
vous ai fait peur. J'essaie de vous rattraper mais l'âge, n'est-ce pas ? Et l'embonpoint...
Plus je fixais son visage, l’air interrogateur, plus il bafouillait des excuses
et s’emberlificotait, se prenait les pieds dans ses mots. Le pauvre faisait presque pitié.
Une puissante et curieuse odeur emplissait l’air alentour. Suave et écoeurante
à la fois, comme un mélange de jasmin et de papier d’Arménie, qui envahissait les narines.
Le petit bonhomme s’assit en soupirant sur la première pierre
venue.
Les allées de la 90 s’étaient vidées. La division, sans sépulture connue, était
très peu fréquentée, sauf par les égarés à la recherche d'Oscar Wilde, de Sarah Bernhardt, Victor Noir ou Allan Kardec .
L'individu me dévisageait avec insistance, la bouche entrouverte, comme s'il
s'était trouvé devant une montagne de chocolat, étonné mais alléché, et ne sachant par quel bout commencer à le croquer. Ses airs libidineux ne m'offusquaient pas pourtant, malgré sa lippe
écarlate. Même si dans l'endroit les détraqués de tout poil étaient légion. Voilà qui alimentait les conversations, entre deux chats perdus et trois retrouvés, un pigeon mort de faim et deux
filles sauvagement violées dans une chapelle !
Je restais là, à le regarder me regarder. Mais la patience ne m'ayant été
donnée qu'avec parcimonie,inversement proportionnelle à une curiosité et à une inconscience certaines, je ne pus m'empêcher de lui répéter :
- Monsieur ?
- Oh, excusez-moi, mademoiselle Watson. Permettez-moi de me présenter. Arthur,
Arthur Pascal, lança-t-il obséquieusement en se levant. Et, retirant son bizarre couvre-chef, il ajouta une tirade visant à couper court à toute velléité de rire, sur les parents imbéciles qui
affublent leurs rejetons de prénoms importables.
Je ne me permis pas de réagir, car ma mère avait eu l'idée saugrenue de me prénommer Conchita. L'Espagne, qu'elle avait quittée pendant la guerre devait terriblement lui manquer, ce qui
n'excusait pas le mal que j'avais à porter ce fardeau depuis toutes ces années. Je préférais le joli surnom que me donnait ma grand-mère, native d'Allemagne : Lorelei. La musique de ces trois
syllabes m'avait toujours enchantée.
Je répondis à cet assaut de civiltés.
- Je m'appelle Conchita. Mais mon nom n'est pas Watson, vous faites erreur.
Et dans un rire un peu forcé, j'essayai de plaisanter en évoquant le célèbre ami de Sherlock Holmes, mais il éluda d'un geste. Il n'avait pas l'air de connaître le fameux détective, encore moins
son inséparable confident.
Le petit homme s'était rassis, épuisé par l'effort qu'il avait du fournir à prononcer autant de mots dans un si court laps de temps. Sa respiration sifflante faisait peine à entendre.
- Ah ? J'avais pourtant bien cru vous reconnaître. Quand je vous ai vue passer tout à l'heure, il m'avait semblé vous entendre dire : dépêche-toi, Conchita, tu sais que Watson n'attend pas. Et
puis je tenais à vous rendre ceci.
Il sortit alors de sa poche poussiéreuse un carré de batiste d'un blanc immaculé, si blanc qu'il en émettait des reflets bleutés qui m'hypnotisaient. Le mouchoir, car ce devait être un mouchoir,
était brodé de deux initiales roses et je pus lire C.W.
Je sursautai. Ce mouchoir portait MES initiales : Conchita Werther.
- Pardonnez mon erreur dans ce cas, mademoiselle. J'aurais pourtant bien juré...
Il me scrutait à présent avec une moue moqueuse, l'oeil pétillant, presque égrillard.
Puis, il se leva péniblement, remis le mouchoir dans sa poche et esquissant presque un pas de danse, lui si lourdaud et empoté, me prit la main et la baisa. Ce contact ne me dégoûta pas, ses
lèvres étaient étonnantes de douceur, avec quelque chose de presque féminin et très troublant. La chaleur qui en émanait irradiait jusqu'au bas de mes reins.
- Je dois partir maintenant, je rejoins mes amis et je ne peux pas les faire attendre. A très bientôt, mademoiselle Watson ?
Il se volatilisa au détour de l'allée. J'entendis le sifflement devenir plus sourd, jusqu'à ce qu'il ait complètement disparu.
Je restai plantée là, comme une asperge, à me caresser la main. J'étais près de m'asseoir, un peu flageolante, là où mon farfadet s'était posé, quand je bondis. Sur la pierre rongée par la mousse
subsistaient, entrecroisées, d'étranges armoiries. La forme d'un X se superposait à une initiale qui pouvait être un P. L'ensemble était gravé de volutes et d'arabesques que le temps avait à
peine altéré. De part et d'autre, deux lettres s'inscrivaient : A. W. J'y voyais un énigmatique monogramme, dont une force obscure aurait séparé l'entrelacement pour l'empêcher d'exister. Sur la
stèle, la gravure, elle, était devenue quasiment illisible.
Anton Whitman ? Albert Wright ?Andrew Wilkinson
?
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