August Werther, mon arrière-grand-père ! Cette
idée était grotesque. Le père de ma grand-mère avait disparu en Chine en 1900 durant le siège de la légation allemande de Pékin, pendant la révolte des Boxers. Les 55 jours de Pékin, j'avais bien
vu ce film de Nicholas Ray, mais la réalité historique m'échappait.
Je ne pouvais me résoudre à croire qu'un corps volatilisé au bout du monde, et depuis plus d'un siècle, puisse trouver une sépulture à Paris. Ce blason ne révélait rien d’autre que deux
initiales : A.W. Ca n'avait après tout rien de symbolique, ni d'inexplicable.
Il n'y avait aucune raison non plus qu'elles
recèlent un obscur secret.
La coïncidence était la solution la plus raisonnable à cette histoire, c’était le clin d’œil d’on ne sait quel esprit espiègle, en mal de plaisanterie.
J'essayais de reprendre mes esprits, mais le souvenir de l'extravagant individu s'imposait avec tant de force qu'il anéantissait tout discernement. J'entendais son souffle lancinant dans mon dos, je revoyais le gris presque argenté de ses yeux, ses effluves pénétrants tournoyaient encore autour de moi. Une rencontre inexplicable dans l’espace-temps ?
Arthur. Arthur Pascal. Je m'habituais à ce nom, finalement. A son faciès de gargouille qui me rappelait l'enfance et les légendes que me racontait ma grand-mère, les mythes du Rhin, la Lorelei et le joueur de flûte de Hamelin. Mais j’avais trop d'imagination et cette rencontre énigmatique m'encourageait dans une voie que je savais sans issue.
Je redescendis par l'avenue transversale comme un automate, longeant la quatre-vingt-dixième division, puis coupant à travers le fatras des tombes et des gisants, sertis dans la verdure. L’air était doux, c’était le premier jour de l’été, les fleurs éclataient de milliers de couleurs. L’hiver, le froid, le gel, la neige, le cimetière fermé, tout ça n’avait que trop duré.
- Voyons, cesse de voir des signes partout !
Qui avait parlé ? Cette voix cristalline, je l’avais déjà entendue.
- Camille, ça suffit, je te dis que ton aïeul Alfred est mort à Hanovre, pourquoi veux-tu absolument le chercher ici ? Ton acharnement va te conduire chez les fous, ma fille. J'en ai d'ailleurs parlé à ton père, il faut absolument que tu consultes.
Que tu consultes... J'avais entendu l'expression me concernant, avec des résonances plus directes de la part de mon défunt mari.
La mère se tut un instant et reprit de plus belle, d'une voix aigre et perçante.
- Et arrête de nous bassiner avec tes initiales A. W. ! Alfred de Waldersee ! Et pourquoi pas Anton Whitman, Albert Wright, Andrew Wilkinson ?
La femme glapissait. Je ne supportais pas ce tapage, cette invasion d'aboiements, encore moins ses paroles. J'aurais préféré entendre Arthur, lui au moins état respectueux.
Et puis, j'étais abandonnée, mon ami était en voyage à Varsovie. Je n'avais que ça à faire, arpenter les allées, écouter les conversations, dont j'étais sevrée depuis son départ. Quelques textos fatigués envoyés d'un engin difficile et capricieux, presque aphone, pleins de tendresse à bout de souffle.
Elle reprenait de plus belle, admonestant quelqu'un dont la voix jusqu'à maintenant ne s'était pas fait entendre. Je voulais qu'elle se manifeste, que ce silence insupportable soit rompu, que ce monologue cruel s'arrête !
- Mais maman, et pourquoi pas August Werther, pendant que tu y es ?
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