Le monde de la nuit est propice aux rêves et aux délires et l’approche du sommeil embrouillant les idées, les belles résolutions se prennent au saut du lit.

Alicia pouvait bien lire en faisant le poirier et Blaise disparaître dans un nuage de soufre, ça m'était parfaitement égal.

J'étais assise à la terrasse d'un restaurant du quartier quand un homme passa, promenant sur les tables un regard scrutateur. Efflanqué, il flottait dans un pantalon de toile beige et son débardeur noir soulignait la maigreur de ses bras. Mais il s’efforçait de marcher la tête haute, donnant à son allure une élégance presque arrogante. Passant à ma hauteur, il se planta devant moi.

- Une petite cigarette, madame ?

Ses yeux bleus légèrement injectés de sang trahissaient un léger état d’ébriété. Sa voix profonde contrastait avec sa physionomie et son accent rugueux de l’est.
Je lui offris le reste du paquet, je ne sais pas résister au charme slave.

- Merci, madame et bon courage. 

Le serveur, qui m’apportait un deuxième café, le chassa en le bousculant violemment.
- Allez, dégage, Andrzej, je t'ai déjà interdit de venir traîner ici ! Je suis désolé, madame, j’espère que ce rastaquouère ne vous a pas dérangée. Ces engins-là quand ça s'accroche, c'est comme les toiles d'araignée, on a du mal à s'en débarrasser. C'est de la racaille, sont juste bons à voler. Méfiez-vous ma petite dame, vous êtes trop gentille, conclut-il d'un ton acerbe.
Bon courage... Quelle façon originale de remercier. Peut-être était-ce une tournure de phrase propre à son pays. Comme on dirait bonne continuation. Quoiqu’il en soit, les mots tombaient à propos.

Mes voisins de table connaissaient l’individu : c’était un Roumain qui traînait du côté de la place Daumesnil et parcourait le quartier avec son orgue de Barbarie. Une belle image d’Epinal. Il ne manquait plus que le fidèle chien famélique et le portrait sortait tout droit d’un livre de contes.

Voilà qui alimentait l’imagination déjà débridée de Conchita, arrière-petite-fille d’August Werther. Mes bonnes résolutions fondaient comme la cire d’une bougie. L'insidieuse drogue des apparences reprenait le dessus, de là à voir ce gaillard venu tout droit des Carpates il n’y avait qu’un pas.

Je suis née ascendant Taureau, avec une jolie opposition Lune-Neptune, sur l'axe 6-12, ajoutons le côté animal du Sagittaire, et me voilà sortie d’un drôle de bestiaire.

Je descendis à pied jusqu’à l’Odéon, passant par le Marais, la Cité et Notre-Dame.

Par Conchita
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