Suis dans les douves du château. Soit : sous l'eau avec les louves. Le champagne coule à flots. Sur le donjon il fait si beau. Le dîner va commencer. Suis à la table Bal Masqué, hé hé... C'était les dernières nouvelles de mon amoureux, un bal masqué dans un château au fin fond du pays. Mais je ne devais pas m'inquiéter, disait-il moqueur, il n'y avait que des zombies. Pas de quoi être jalouse. Et j'avais eu un joli compliment : Courbet et son Origine du monde n'avaient qu'à bien se tenir.

Ce début de nuit était de marbre, dur et froid, mais cette fraîcheur, si attendue après des soirées moites et tourmentées, n’était pas un réconfort. J'étais sous l'eau aves des louves qui me mordillaient les orteils comme des murènes.

Mes pieds disparaissaient, ma tête était collée au plafond. J’avais mangé du champignon.

La Reine hurlait : «Qu’on lui coupe la tête ! ». Non, pas la tête, majesté ! Pas la tête...

Ce bal masqué était une mascarade peuplée de lapins blancs, de chenilles fumant le narguilé, le sommeil détalait, poursuivi par les chimères. Des heures durant, je restai à scruter les murs de la chambre et je finis par m’enfoncer dans la nuit, avec la prédiction d'Arthur, pliée sous mon oreiller.

Je voulais rester maître des souvenirs, dompter la bête des songes et la faire s’endormir, mais qu'elle reste vigilante comme un chien de garde.

- Conchita, ne te réveille surtout pas. Le vacarme va cesser, tu vas te retrouver.

La léthargie où j’étais plongée m’empêchait de répondre. J’étais dans le monde parallèle, le voyage hors de soi.

- C’est Alicia, n’aie pas peur. Tu as gagné la course au Caucus, tu as mérité ce cadeau. De sa poche mouillée (elle émergeait de sa mare de larmes) elle sortit un dé à coudre qu'elle déposa sur la table.

- Tu dois le porter, c'est un présent du Dodo. Je dois partir, j'ai promis de lui apprendre à lire avec ses pieds à ce gros dindon. Quelle farce ! Autant lire en faisant le poirier, ce serait moins compliqué. Ensuite, partie de croquet chez la Reine, il ne s'agit pas de faire attendre. Trois jardiniers ont déjà été décapités ce matin, et la Duchesse aussi.

Je réussis à articuler faiblement :

- Quel carnage...

Alicia soupira :

- Oui, tu as raison, quel dommage !

Le dé allait très bien à mon annulaire et je décidai de le porter comme un anneau. Une idée pas plus bizarre que ces gens et cet endroit.

Dans les douves, la fête battait son plein, des individus masqués et passablement éméchés étaient allongés à même le sol, les rires de gorge fusaient comme des éclats de cristal. Belle nuit d'orgie en perspective.

- Ma parole ! J’ai souvent vu un chat sans un sourire, mais jamais un sourire sans un chat !… C’est la chose la plus curieuse que j’aie jamais vue de ma vie.

La femme qui avait parlé était campée devant moi, les mains sur les hanches, à me détailler de la tête aux pieds. La femme, dis-je, seuls son déguisement et sa voix le laissaient penser, mais je n'étais plus à une contradiction près. La pénombre était trompeuse et je ne voyais que le bas de sa robe écarlate d'où émergeaient des souliers de velours noir de taille impressionnante, sur lesquels des escarboucles luisaient comme deux grands yeux.

- Une coupe, Mademoiselle ? Votre visite nous fait honneur. Alexandre avait raison, vous êtes très jolie, un peu petite et maigrichonne, mais personne n'est parfait.

Elle pouvait parler, la géante. Quand on chausse du 43, le reste de la gent féminine fait forcément figure de vilain petit canard !

- Merci, non.

Je commençais à avoir soupé de ce lieu de débauche, où chacun se cachait derrière les autres. D'ailleurs, il était temps que j'aille dormir. Enfin, que je me réveille. Enfin, je ne sais plus.

Je tournai les talons, pour abréger cette conversation tout juste amorcée. C'est à ce moment qu'à la lueur d'une torche son visage m'apparut.



 


Par Conchita
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