Aéroport Franz Josef Strauss, Munich. Visibilité 6 miles, température extérieure 25°. Les conditions d'atterrissage étaient optimum.
- Pan pan pan, ici CWA 4756 sur 121,5, à tout avion ou contrôle dans mon secteur, ma position est 9 miles au Sud-Est de MUC, 5000 pieds, 90 nœuds, réacteur droit en feu, un réacteur hors service, un réacteur restant, demande atterrissage prioritaire à MUC et assistance anti-incendie.
D’abord, le message d’urgence du vol en provenance de Barcelone.
Et quelques minutes plus tard, le message de détresse envahit les casques.
- Mayday, mayday, CWA 4756 sur 121,5, à tout avion ou contrôle dans mon secteur, ma position est 4 miles au Sud-Est de MUC, 2000 pieds, 70 nœuds, transpondeur 7700, réacteur en feu, réacteur hors service, pas de pression d’huile, demande assistance médicale et anti-incendie après atterrissage d'urgence dans mon secteur. Je ne vous capte plus, Munich. Les nuages... Les crabes…
- Franz Josef Strauss Airport, où êtes-vous CWA. Redonnez votre position. CWA 4756, redonnez votre position, vous avez disparu des écrans radars.
Des titres accrocheurs, racoleurs, allaient faire les unes de demain.
La douleur allait devoir s'expurger, les émotions trouver un exutoire et des superlatifs héroïques.
Les mots, des onguents, mais si collés à la peau, qu'ils ont du mal à prendre les formes, qu'ils étouffent dans les regards.
On était mal partis. Au moins pour la nuit.
La nouvelle passait en boucle sur LCI et commençait à dépasser les frontières : CNN se mettait de la partie, mauvais signe que l’événement devenait planétaire.
Au sol, les familles des artistes du cirque Bareto, seuls passagers du vol CWA 4756, tentaient de tromper les transes de l'angoisse, groupées autour du représentant de la compagnie, qui transpirait de peur devant cette horde gesticulante, aux cris désarticulés et ressemblait à un essaim d’abeilles égaré dans un incendie de forêt.
L’avion était un Airbus A 319 LR. Aux dires des experts qui se succédaient sur les plateaux, c’était une version classique de l'A319, à laquelle étaient adjointes des réserves supplémentaires de kérosène. Afin d'élargir le rayon d'action, deux réservoirs sous forme de containers normalisés étaient chargés en soute, de part et d'autre du réservoir central.
Dans ces circonstances, chacun y allait de son analyse, de son érudition et de ses conjectures. Toute cette technique donnait le vertige.
Les nuages… les crabes… c'étaient les derniers mots que la terre avait entendus.
L’actualité récente avait eu son lot de crashes.
Les nuages, je les voyais. Mais les crabes…
Que venait faire ce crustacé décapode dans un désastre annoncé ?
Des crabes, je connaissais le crabe chinois, qui outre ses activités fouisseuses et destructrices, est un délice de la cuisine, apprécié pour les qualités aphrodisiaques des ovaires de la femelle. Drôles de bestioles et mœurs surprenantes…
L’animal, considéré durant l'Antiquité comme protecteur, était devenu maléfique, symbole des monstres marins marcheurs, rejet aggravé par ses habitudes nécrophages.
Le son et les images de mon poste commencèrent à se brouiller.
Le sable de la mer, les gouttes de pluie, les jours de l'éternité, qui peut les dénombrer ?
Je voyais se dessiner sur cette voix très douce un visage bien connu.
- Conchita, reste calme. Personne n’est mort. C’est seu.. seu.. lement l… la nébuleuse du…. cr.. abe.
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