6 octobre.

Toujours aucune nouvelle d’Aurore, d’Alice ni de Duchesse.

Aurore…

A force de marcher précipitamment, elle avait dû trébucher sur une racine moussue, sombrer dans un ravin tapissé de ronces, l’échine, les coudes et les adducteurs en compote.

A moins qu’elle n’ait trouvé sur les chemins un vil flatteur qui l’aura distraite de sa mission avec des tsunamis de compliments et de basses flatteries.

Ils étaient même peut-être des centaines à hurler, comme sur les routes du Tour de France, démons rougeoyants et hirsutes, trompette endiablée, banderoles barbouillées de formules toutes aussi subtiles l’une que l’autre. Aurore, ça va fort, Aurore, matamore ou Je suis en mal d’Aurore

Le mal récurrent, inhérent à sa démarche (crampes, contractures) l’empêchait de parvenir au sommet du fabuleux Ventoux. Et on ne demandait pas au cycliste de soulever la montagne, mais d’enlever l’étape.

A moins qu’elle n’ait pas emporté suffisamment de poudre à se réveiller. Et dans l’affaire j’étais aussi  coupable : j’avais préparé son sac à dos (carte, futon de voyage, pliable, enroulable, je n’avais pas trouvé de baldaquin). Ronflements, paupières closes, soupirs, certes, mais l’attente du Prince Charmant ne l’empêchait pas d’avoir, à portée de main sous l’oreiller, cette mixture qu’elle gardait comme le feu sous la cendre : un élixir de sa composition, une merveilleux mélange de stoïcisme et de patience, pimenté d’une pincée d’espérance. Dont je n’avais pas la recette. Marre d’attendre cet empoté de Prince Charmant.

A moins que ses talents salivaires ne l’aient placée sur la route de quelque infâme producteur de télé- réalité, de tenancier de marché, de démarcheur à domicile. Pire : d’un gourou, d’un lierre auquel s’accrocher.

Pire : trois gangsters ou trois créanciers l’avaient poursuivie, acculée, prise et liée à un arbre, la menaçant de représailles très imaginatives. 

Pire : on l’avait recrutée pour coller des timbres.

J’entendais la voix pincharde du chefaillon de bureau lui susurrer amoureusement aux oreilles : Allez, Aurore, un petit coup de pédale, une ascension en danseuse, souviens-toi du pas du tango, tout ça n’est qu’affaire de discipline et d’entraînement !

 

Alice…

Elle avait les yeux brillants et la voix claire, et sans vouloir porter la culotte elle était à tout le moins culottée. Et non d’une pipe, elle n’avait pas froid aux mirettes, toute douce, dévouée et sage qu’elle puisse paraître. Les reines coupeuses de têtes ne l’impressionnaient pas, mais je la soupçonnais d’être un tantinet inconsciente, ou du moins seulement consciente qu’un lapin blanc portait un gilet et que les valets du jeu de carte étaient des jardiniers. Un fort caractère, et diraient les jaloux : un sale caractère. Peut-être les effets secondaires d’un temps passé à fumer des substances champignonesques, à gober le contenu de tout ce qui passait à sa portée. Tout ça, au bout du compte, créait des goûts très personnels à la limite du compulsif. Quand on a goûté aux chocolats de l’armoire, bien malin qui peut dire si, même périmés, ils n’ont pas un arrière-goût indéfinissable, une saveur douceâtre de pavot.

Mais aussi peut-être qu’aussi bien, invitée en société, les yeux rivés sur les socquettes et le nœud papillonnant, elle s’escrimait à convaincre une chenille de lui dessiner la voie dans les vapeurs du narguilé.

- Qui est Conchita ? Euh, Conchita est ma chatte préférée, je l’ai abandonnée dans le jardin, avec ma sœur Dinah, euh, avec mon ami Lewis, euh, et depuis je suis bombée dans le Perrier, et je vous prie de croire que rien n’est plus pareil….

Et qu’après avoir ferraillé en vain pour se dépêtrer de cette explication mal amorcée, elle s’était aperçue que la chenille, nimbée de vapeurs serpentines, ronflait à nouveau du sommeil du buste.





Il ne restait que Duchesse, mais j'avais bien peur qu'au dernier moment, elle ait traversé le carrefour.
Les cafés venaient d'ouvrir...

 

Par Conchita
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