Je m’en voulais d’avoir cédé au découragement, aux illusions éclaboussées par la nuit, rongées par l’ombre et les photographies avec un nom transpercé. Quoi de plus facile, quand on était Conchita Werther, que de se complaire dans cette vaine recherche de lutin apparu comme… une apparition ? Même les mots se dérobaient. Apparu ou convoqué par mon esprit ? Convoqué ou prié ? Prié ardemment un dimanche matin de disette sentimentale, en recherche d’un rêve qui germerait, qui se satisferait de l’aube de la parole, de traces transparentes, mouvantes et de ce si minable cadeau qu’était un mouchoir ? Juste pour le plaisir de le voir empli de larmes ? Ce n’était pas très malin de s’accrocher à une idée si périmée qu’elle en devenait risible. Les regards, essoufflés à force de n’être que la saveur des rêves du demi-sommeil  et les fils reconstruits de nos parcours, étaient complètement allumés ! Comme des mèches d’amadou.

Retourner gare du Nord, mon pôle, où mon cher et tendre prenait l'Eurostar pour une fois encore sauver le monde. Dans cette gare d’où, un soir, j’avais tenté de gagner l’aéroport de Roissy. Cette fois, pas de RER bondé. Taxi, facilité, bonheur d’être transportée comme un fétu de paille d’un arrondissement à l’autre. Cela seul suffisait à mon bonheur du moment : Nation, République, aux noms des places traversées, je savais que j’avançais en terrain connu. Nation, République, boulevard de Magenta, gare de l’Est. Gare du Nord nimbée d’un soleil brumeux, les quais pleins de chiffons trop respirés et d’aboiements de pleurs.

Café des matins de gare, pressé.

- Oui, bien sûr on se voit cette semaine, mais oui, Annick. Mais là,  je suis en rendez-vous, j’ai des réunions ce soir jusqu’à tard, je ne pourrai pas rappeler. 

Accrochée au zinc, tasse brûlante, la passion s’enroulait près de moi, ses tentacules tentaient de me faire entendre des discours qu’elle pensait être les bruits de l’âme. Mais la marquise des orages n’avait que trop donné.

- Mais non, voyons, je t’en prie, arrête cette parano, je ne vais pas être bouffé par les méduses sous la Manche ! Tu te prends pour Conchita ? C'est tes nouvelles copines qui déteignent ?

Cette voix, cette voix, je ne voulais plus l’entendre, cet accent traînant, ce souffle, cette obscure menace.

- Aimer est violence comme pour toutes les choses que la nuit couvre d’ombre, c’est comme si la flamme prenait feu encore, un rêve à peine germé quand je pense à toi, je m’entends respirer.

Qu’est-ce que c’était que ces discours ampoulés, ce manuel de poésie appliquée, ce bréviaire éculé ?

Les filles ? Elles étaient certes mes vilains petits canards, mais la mare était si belle.
J’avais confiance, malgré l’appréhension, elles allaient trouver vite le remède, parvenir à s’orienter, troubler l’eau pour qu’elle révèle ses oracles.

Et au train où ça allait, les nains allaient être catalogués catastrophes naturelles.


«Une humanité qui a perdu sa boussole.». « La planète est en train de se dérober sous les pieds.»

«Sentiment de culpabilité, responsable». «Pessimisme, sidération, feuille de route.»

Parler du viol ? Celui de l’esprit.
Parler du tunnel sous la Manche ?

Et du naufrage de la petite Annick ?






Annick est en général très belle, d'une beauté à vous couper le souffle. Sa beauté est touchante, désarmante, ensorcelante. Il serait bien difficile de faire l'inventaire complet de sa panoplie de séductrice. Elle garde très longtemps un corps jeune et souple, avec une taille de guêpe et des courbes douces et harmonieuses. Il faut être de marbre pour rester insensible à l'ovale parfait de son visage, à ses lèvres vermeilles et toujours humides, à ses dents régulières et d'une blancheur éblouissante, à ses pommettes roses et légèrement saillantes. Mais ce sont ses yeux langoureux, d'une profondeur insondable, en forme d'amandes, qui constituent son arme de séduction absolue.

Le livre des prénoms m'était tombé des mains.

Par Conchita
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