Nancy fut assaillie par un épouvantable pressentiment.

A force d'être en roue libre et sans lumières sur cette route de campagne, elle allait finir par sortir du cadre.

Elle avait bien essayé le rétropédalage vertical, mis un parachute ascensionnel, tenté de sauter en marche, revissé les cale-pieds, rien n'avait plus le moindre effet. La route délaçait son corps sage comme un fil de pêche et s'emmêlait à tout bout de champ. D'ailleurs, tout s'en mêlait depuis ce matin : le soleil s'était levé à l'ouest, autant dire du pied gauche, les Bretons s'étaient réveillés Lorrains et sur le Vieux Port de Lille on vendait des chichis aussi gras à lard que des saucisses de Strasbourg.

Le vélo déroulait, ses cheveux s'enroulaient, il y avait peut-être un sens à toutes ces roueries, mais l'heure n'était pas au crépage de chignon.

Nancy essaya de lever le pied. Cette gymnastique n'eut pour effet qu'attirer comme un amant la prise au vent. Les pédales moulinaient le vide, les appeaux s'en donnaient à coeur joie. Les cris eux-mêmes, décontenancés devant tant de hargne, n'avaient de cesse que de se pendre dans les rayons.

La lune était au garde-à-vous et surveillait la scène. Elle savait que tous ces temps nocturnes ne construisaient que la panade.


C'est qu'à force de ressasser et de rapetasser, je me pétrifiais d'ennui : plus de carrefour où klaxonner. Tapis miteux à boussole déglinguée, lettres déchirées, rideaux triés, volets volants avaient eu raison.

Bref, je me parvenais même plus à inventorier toutes ces rencontres : une folle au Luxembourg, un nain de jardin au Père-Lachaise, pas fichu d'y voir à deux mètres, aveuglé de ses fumages d'encens, une Alice voyeuse, une Aurore voyante, une Duchesse aveuglée par les hurlements obscènes d'un cochon, un lapin enduit dans l'heure, un chapelier coiffé de stratosphère, des hémisphères droit à l'ouest et gauche à l'est, des débris d'aéronefs aux pentes d'un terrier, le placard était plein d'éclairs calcinés.

Je faisais flèche de tout bois, avec une prédilection pour le charme, odorant, précieux,  quitte à s'y risquer sans cognée, mais aussi l'acajou amer, l'amarante et l'amourette, l'angélique et le flamboyant. Herbiers de mots et de sens, captivant les narines et dont les sonorités seules suffisaient à me piquer les yeux.


J'en étais donc là. Exactement : ici et un peu lasse.


- Conchita ?

- Oui, madame.

- Conchita Werther ?

- Euh, oui madame ?

- Je suis Hécate, souvenez-vous. Le bal masqué dans les douves. Vous étiez notre invitée, ce soir-là, mais vous avez fui. Les évidences vous aveuglent donc au point de vous mettre en quatre, d'envoyer des éclaireurs comme des bouteilles à la mer ?

- Je ne sais pas, madame, mais j'entends des voix qui marchent à côté de mes pompes. Elles défont tous mes lacets.

- Conchita, voyons ! Des voix, mais le miracle de Garabandal est clair. Le jeudi 13 mai de l'an 2010 à 20 heures 30, jour de l'Ascencion...

- Mais, madame, le jeudi 13 mai 2010 à 20 heures 30, j'ai un truc à faire, je prépare le vendredi 14 ! Invité des cactus, des lettres libérées, des cabinets de curiosité, des verres vides, des coupes pleines, des petits délires, des valets à gants miteux, des calamités, des lieux découverts à marée basse, des cinés en Chine et des chiens (oui, aussi !).

Non vraiment, vous m'obligez à des décommandements et des déconvenues qui supposent trop de retors de temps.

Je sais que les fées sont têtues, mais là vous outrepassez mes bornes !

Vous m'excuserez, j'ai un contrôle anti-dopage.

 

 

 


 








 

 


 

 



Par Conchita
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés