La Belle au bois dormant, encore paumée avec Alice et Duchesse. Ces trois-là
avaient dû trouver un larron avec qui faire la foire. S'envoyer en l'air, qui sait. Depuis tout ce temps la nature devait reprendre ses droits et je leur pardonnais : il n'y avait rien de plus beau
que la messe, quelle que soit l'heure. La communion des sens, quand on était resté en panne sur le bord du chemin à faire du stop...
Et si j’avais fourni l’attirail, les cartes et les itinéraires, je n’aurais à m’en prendre qu’à moi si je devais envoyer les chiens au Bois d’Amour pour tout récupérer et rentrer dans mes
frais.
Le Petit Chaperon rouge : je la soupçonnais, la gamine, d’avoir pris goût aux confitures de l’armoire de mamie, d’avoir rencontré Barbe Bleue, ce vieux paillard qui passait son temps chez les
coloristes de tout poil. Le Petit Poucet avait semé le Chat Botté, Blanche-Neige coincée dans l'âtre en se prenant pour le Père Noël venait de se faire déloger parCendrillon, armée du balai des grands ménages du dimanche. Elle en zozottait d'émotion, la
pauvrette :
- Ze suis Blansse Neize, ze suis la maman de sept enfants en bas aze. C'est le petit dernier, l'Arthur, il a envoyé des pommes dans la seminée ! Mam'zelle Cucendron, tapez pas sur ma tête, la
belle-mère serait trop contente !
Pendant quele vaillant petit tailleur s'escrimait contre la Licorne, Hansel et Gretel se tortoraient la cabane en pain d'épice, les doigts
poisseux, Tom Pouce avait revêtu en douce les habits neufs
de l'Empereur pour se déguiser en Dark Vador et séduire la bergère, abandonnée par son ramoneur. La princesse aux petits pois piquait les allumettes à la petite sirène, en faisait des viaducs de
Millau, les revendait sous la Tour Eiffel, au prétexte futile de se payer un futon.
Je ne me lassais pas de ce spectacle : les fées, les gnomes, les poucettes, tous les tourdupoteurs restaient dans les cintres. Le rideau était tiré, les spectateurs avaient déserté la salle, mais
elles s'incrustaient, s'accrochaient, ces petites araignées débiles, elles essayaient même de pondre (penser à acheter de l'insecticide).
Il y en avait même de mignons : des petits poissons volants passaient sous les portes, des chats hilares se planquaient sous le lit et des petites têtes de chien surgissaient de la terre comme des
taupes, le front ceint de guirlandes.
La grosse pendule de maman avait été volée, les déménagements en maison de retraite en avaient fait leurs choux gras, les vieux n'est-ce pas ça n'a plus besoin de temps... La porte du passé s'était
refermée. J'avais frappé à l'huis, mais la gardienne était en voyage, au Portugal je crois, y emportant au passage une toile de maître (petite toile et petit maître) et quelques menus objets dont
je voulais me débarrasser. Je la remercie, mon sac devenait trop étroit.
J'avais attendu tout ce temps, allongée dans un champ que j'imaginais encore plein de coquelicots, j'avais pleuré, vociféré, rêvé, somnolé un peu.
Et j'avais tout à coup les yeux grands ouverts sur le ciel, d'un bleu indécent, je respirais l'odeur de ce début d'automne, feuilles mouillées, âcres relents de la terre en jachère, de tous mon
être. L'air résonnait des salves éparses des chasseurs, arpentant les sillons, besaces déjà pleines, encore à l'affût de quelque victime consentante.
Mon pauvre cerveau avait macéré, pesé les hémisphères, ourdi des vengeances, tarabiscoté des pourquoi et des comment, joué à saute-moutons souvent avec les images de l'enfance.
J'étais embarquée sur la barque de Thot, mais plus question qu'il soit le seul maître à bord. Capable de faire des vagues toute seule, ça je ne le savais que trop.
L'enfance... On devrait la tuer à la naissance.
31 octobre ? Halloween ? Ce jour inaugure la destruction et l'hiver : c'est le
jour où la frontière entre le monde des morts et des vivants est ouverte. Même pas peur.
Les voleurs de temps m'offraient ce cadeau de roi : l'heure en transit, qui s'ajoute, se retranche au gré des saisons.
J'étais libre maintenant d'y voyager comme il me semblerait. Après l'hiver, ce serait le printemps. Hâte d'être en juin, pour retourner au Luxembourg. Il me fallait retrouver mon portable et
remettre les compteurs à zéro.
Ce Lapin Blanc allait, je le sais, diablement me manquer.
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