J'avais enfin presque terminé le grand ménage. Rejoué en boucle cette histoire
de flou, mais je n'étais pas calmée pour autant. Dans le désert, aussi impassible que je pouvais l'être, je ne renonçais pas à m'expliquer ce silence qui m'était tombé sur le dos, déjà perclus de
tant de douleurs, qui assaillaient mes os. Ma mémoire se jouait des souvenirs et se refusait à l'évidence : le capitaine prenait le large, trouille au ventre, la flamme hissée avait été repliée,
les vagues à l'âme ne devraient être que de pauvres clapotis, lêchant inlassablement une coque fatiguée.
Méditation dans la cathédrale-monde, prière monacale, vœux de silence parce que je dois me concentrer sur mes missions (dont sauver le monde !). Il me faut avancer sous la
mitraille.
La cathédrale-monde, résonnante de cris pathétiques, d'appels dans la tempête. Aux vitraux hurlants, toutes lumières éteintes. Mon tapis de prière à boussole ne me suffirait
pas, malgré la force de la voix, ni du GPS dont je venais de faire l'acquisition, à trouver le diapason, la note ultime d'accordance sur un chemin déjà pavé de tant de fausses notes, apparitions,
prédictions, signes. L'avion perdu dans la tempête, les nains du cirque, les mouchoirs brodés, des interférences dans un espace définitivement illimité ?
J'allais devoir reprendre le chemin de la méditation, les cours de tango, retrouver les nuits boréales, aveuglantes.
Cette Conchita, qui était-elle ? Sûrement pas moi, je peux me toucher, me sentir, me brosser les dents, prendre un train, choisir mes menus. Ne dites pas surtout que mes balises sont d'un autre
temps. Vous êtes suffisamment inconsistant pour le faire, j'imagine ? De quelle race êtes-vous, nain de jardin bariolé de mensonge, gnome suant sur un vélo rouillé ?
Je vous imagine pourtant, petit garçon studieux, la mèche sur le front, derrière un pupitre poussiéreux. Derrière vous, une petite fille rive son regard à l'objectif, tandis qu'à ses côtés un
blondinet vous scrute d'un regard envieux et inquiet. J'entends la musique de la craie, je suis imprégnée d'encre violette, des sonneries de récré, d'ombre de givre.
Voeu de silence ? Avec quel courage peut avancer celui qui n'a rien dire ?
La Chenille et Alice se regardèrent un moment en silence :
finalement, la Chenille retira son narguilé de sa bouche, puis s’adressant à elle d’une voix languissante et endormie :
«Qui es-tu ?» lui demanda-t-elle.
Ce n’était pas un début de conversation très encourageant. Alice répondit
d’un ton timide : «Je… Je ne sais pas très bien, madame, du moins pour l’instant… Du moins, je sais qui j’étais quand je me suis levée ce matin, mais je crois qu’on a dû me changer
plusieurs fois depuis ce moment-là.»
«Que veux-tu dire par là ? demanda la Chenille d’un ton sévère.
Explique-toi !»
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