- Cent deux pages ? Vous me ferez cent deux longueurs à la piscine, Stéphanie ! Cent deux pages pour m'expliquer que vous démissionnez ? Mais ma pauvre amie, je ne sais pas lire. Les chiffres du bilan de l'hôpital, je les fais traduire. Un Pascal, si tant est que vous me laissiez le temps de penser, Blaise Pascal. Ou Pascal Blaise, demandez au secrétariat à qui je signe le chèque. Et arrêtez de faire le zouave, ça vous va pas du tout ce calot à plumeau !
Elle penchait vers lui son visage blême de colère. Livide, elle essayait le coup de sang.

Le ressac de la haine, d'une violence prodigieuse, faisait tressauter sa paupière ombragée, sa bouche crispait les mots, comme les viscères se tendent.

Stéphanie, pas très belle d'après les canons classiques, mais une allure souple et élégante. Le visage, instable, passant sans transition du rire aux larmes, de la gaieté à la mauvaise humeur, de la douceur à l'agacement. Mais ce qui me saisissait au plus profond, depuis que son ombre alimentait jour et nuit mon dernier fil par des tours de passe-passe, c'était ses dents : solides, longues, arrimées à la mâchoire telles des lichens, vibrantes de joyeux appétits. Elle vampirisait l'espace. Ses mains couraient de la seringue à la sonnette, du téléphone à la radio. Agitée d'on ne sait quel tremblement, de ceux qui enserrent la gorge au moment de dormir. Elle avait quelque chose de Duchesse, Alice et Aurore réunies, le mollet vif, la prunelle embrasée, la main sans cesse à l'affût de la peau. Elle me gênait, à la fin.

Pas de courrier aujourd'hui, ce qui m'évitait la voix pincharde de la surveillante s'appliquant à me débiter les dernières nouvelles. La pauvre vieille, depuis deux semaines, se faisait un devoir de décrypter les prospectus en tous genres, les cartes de vieux, débitait en tronçons syllabiques la moindre paperasse de la boîte aux lettres. Laquelle, qui me suivait ? Qui venait me harceler dans ma cage de verre ? Arthur avait depuis longtemps emprunté les chemins de traverse, oublié les pierres et les mouchoirs de batiste, les noms, les dates, les subterfuges et les parfums de fiel. Arthur ? Ce nain qui ombrait mes nuits de son empreinte de géant.

Pourquoi ce 22 mai 48 ? Pourquoi ces titres aguicheurs ? Deux dangereux malfaiteurs opéraient aux Batignolles, l'impôt était mal réparti et injuste, les chefs arabes s'étaient mis d'accord pour liquider au plus vite l'état d'Israël, un magasin de volailles avait explosé comme une bombe et le gang des pierres précieuses avait été démasqué.

Dans ce bar, rue Mouffetard, un homme était entré, raide comme un matin d'hiver, avait accroché sa cape et son chapeau de velours à la patère. S'était assis, avait commandé du vin chaud, s'était essuyé les mains à la nappe de verre. Les convives, jusqu'ici absorbés à leurs tables de tarot, s'étaient levés comme une armée immobile, et, debout, larme au poing, s'étaient mis à pleurer.

- Les valets n'ont pas été décapités, le Roi et la Reine ne l'ont pas permis.

 



Sa voix de cygne emplissait l'espace. Il avait l'air d'être nu, là, au beau milieu du jeu de cartes. Sa chair était de marbre rose, ses gestes avaient fière allure dans le ballet de pierre.





Par Conchita
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Commentaires

"Les cartes de vieux"...rire...j'adore ! Et bien de la compassion pour Stéphanie quand même.
Commentaire n°1 posté par Volcane le 03/02/2010 à 15h36
Je transmets. Soyez sure que votre sollicitude mettra du baume sur ses plaies. Mais rassurez-vous, elle a du répondant !
Réponse de Conchita le 03/02/2010 à 16h55
Une lettre de démission de cent deux pages, j'adore l'idée.
Et cette lame du Tarot, je n'en ai jamais vu de la sorte, où l'avez-vous trouvée ?
Commentaire n°2 posté par Anna de Sandre le 04/02/2010 à 08h22

 

102 = (35 – 1) + (35 – 0) + (35 - 2) = 34 + 35 + 33
et 1 + 0 + 2 + 3 + 5 + 1 + 3 + 5 + 0 + 3 + 5 + 2 +3 + 4 + 3 + 5 + 3 + 3 = 51
51 X 2 = 102
Mais ça ne nous avance pas à grand chose...

 

Réponse de Conchita le 05/02/2010 à 11h14
Stéphanie, girouette aux humeurs changeantes, a pourtant réussi à garder le cap pendant deux cent (équi)pages !

Une vieille qui aime et élit les cartes de vieux !
Commentaire n°3 posté par Saravati le 06/02/2010 à 20h45
Et encore, vous n'avez pas tout vu, Saravati ! Humeur changeante, ah ? Un peu cyclothymique, tout au plus. C'est une maladie circulaire, ceci explique peut-être cela. Trop de vent ces derniers jours, la girouette ne sait plus où donner de l'ailette. D'un autre côté, ça la dérouille un peu. D'autant que la neige fond et que les traces s'effacent !
Réponse de Conchita le 06/02/2010 à 21h12
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