To :
Sherlock Holmes
Consulting Detective
221 Baker Street
LONDON NW 1
ENGLAND
Monsieur Holmes, Cher Monsieur Holmes,
Monsieur,
Machin,
Je décide ce soir de prendre au vol le temps suspendu. Le ciel est clair et les mots ont été
autorisés à décoller. Les intempéries ont péri, mais le froid nous canarde comme un sniper. Profitons donc, me suis-je dit, pour vous tordre le cou, avant que vos pattes ne se prennent aux
lacs.
Vous avez bien voulu, dans cette missive -que je n’ai trouvée que tout récemment, je me suis
octroyée un temps mort, ce 1er novembre, voyez-vous – vous avez donc bien voulu, disais-je, faire montre d’un intérêt tout particulier à mon égard, d’une attention dont les
motivations m’échappent.
Les nuits de Londres seraient à ce point désertées de mystères pour que vous envahissiez mes
champs de commentaires ? En friche, les champs, comprenez-vous ? Glaiseux et noirs comme la vieille boue parisienne.
Les morts sont morts, je le sais, je m’assieds sur les pierres tombales et personne ne crie.
J’envahis de mes outils et de mes feuilles séchés comme des parchemins l’allée presque gelée de la quatre-vingt-dixième division. Personne ne moufte, pas une plainte, pas une réclamation, pas un
pincement de fesses. Pas un qui se rebiffe. Je déterre, je déplante, je sème, j’enterre, j’enserre des branches de rosiers chauves à des bambous gorgés de pluie. Je balaie les mottes de terre
éparpillées par les corbeaux sous l’œil efflanqué des chats. Bref, la routine de l’automne jaunissant. Ces arbres hépatiques me dépriment. J’ai peur que les marronniers se mettent à vomir le sang
pourri de leurs racines. Le jaune des chrysanthèmes n’éblouit que l’oubli et les cérémonials aveuglent les yeux sourds, les gestes sont prémédités, calendrisés, orchestrés par le Grand Maître du
rien.
Monsieur,
Je n’ose pas penser à ce qu’il a dû vous coûter de timbres pour envoyer ces mots tarabiscotés par votre ennui et vos exigences d’outre-tombe, passés au crible de vos brouillards qui roulent à gauche…
Les services des postes ont des négligences intemporelles qui vous font douter des oblitérations, suspensions, croire aux malversations, aux manipulations, voire aux distorsions…
Je vous ai vu cette nuit, accoutré de bizarre façon, sirotant votre pipe, aux côtés d’un lapin géant prénommé Harry, à la lumière de réverbères vacillants.
Les nuits, ici, ne ressemblent en rien aux nuits anglaises, elles nous éclairent au néant, voyez-vous ?
Les lignes de mire et les lignes de crête se mêlent, pour autant je ne suis pas l’oiseau égaré que vous fustigez sous vos dehors bienveillants…
Au calme ce soir, dans ma fumerie de Winston blue, pas de piquouze ici, je vous lis et vous relie.
Les traces dans la neige, dites-vous ? Je ne suis pas née de la dernière, autant vous dire que ces conseils avisés ne sont que poussière, l’effet de la moire, j'imagine, celle qui panse les murs de Baker Street ? Vous devriez surveiller les évacuations de plus près et commander aux volutes dissidentes de passer mon chemin.
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